Floriffoux – Cyprien Fustin : la passion du vélo

Le 26 août 2019, je rencontre pour la première fois Monsieur Cyprien Fustin, nonagénaire né le trente mai 1929. J’avais remarqué un article de Vers l’avenir de 1945 dans lequel un Cyprien Fustin était cité comme arbitre.
Après avoir sonné à sa porte rue François Dache, à Floriffoux, je décline mon identité et directement, il me signale avoir bien connu mon grand-père Evariste Barbier, originaire de Floriffoux et mon père Jules, joueur de balle pelote à Floreffe.
Aussitôt, nous nous installons dans la cuisine et je lui expose les raisons de ma visite. Je lui présente l’article du journal et lui demande des précisions sur la carrière d’arbitre de Monsieur Fustin. Il me signale qu’il ne s’agit pas de lui mais de son oncle et parrain, autrefois domicilié au « Chêne », nullement arbitre de football comme je le pensais, mais bien de balle pelote. Mon interlocuteur se marie en 1953 à Floriffoux. De cette union, naîtront quatre enfants : Bernard, Marc, Marianne et Sylviane. La conversation est donc engagée et se poursuit en français entrecoupé de wallon.

J’apprends que son père Alfred a construit lui-même sa maison de la rue de Frégimont avec des pierres de la carrière toute proche. Tailleur de pierres, il les utilise en bonne partie pour les monuments funéraires mais il travaille également la pierre reconstituée. Il acquiert ces différents matériaux chez Ceram ciment à Arbre. Cyprien est le fils unique d’Alfred Fustin et de son épouse Marguerite Junné.

Il enchaîne : « Pendant la guerre, je suis les cours de mécanicien automobile et décroche le diplôme. J’ai d’abord travaillé chez Godfrind, vendeur et réparateur de matériel agricole au pied de la côte de Bomel, à Namur. Je me rendais régulièrement chez le marchand de fer Gilot, rue de l’Etoile à Namur. C’est là que je rencontre votre père. Je fais mon service militaire en 1949 à la caserne du Génie, à Jambes. Comme j’ai appris à souder à l’arc chez Maurice Gaspard, époux d’Ida Namur, au début des années 50, je travaille dans le secteur agricole et ensuite, je suis engagé chez Solvay.
Suite à un accident que j’évoque ci-dessous, je me retrouve à Jambes, chez Saitta , personnage bien connu dans le milieu cycliste. Je terminerai les activités vélocipédiques dans mon village, chez Defurnaux en réparant le matériel, une manière agréable de meubler sans tension quelques heures creuses en semaine. Anciennement, le bâtiment était exploité par Monsieur Debuisson qui vendait des semences, de l’engrais et du café.
Nous sommes en 1965, un jour d’automne en début de soirée.
« Dès que j’ai pu, j’ai roulé en moto, j’en ai piloté plusieurs : « une allemande, NSU 200 cm³ héritée de mon parrain; une belge, Saroléa 125 cm³; une tchèque, une Jawa 350 cm³; une anglaise Panther 250 cm³ (photo ci-dessous); une française Velocette 350 cm³ et pour terminer, une anglaise Norton dominator 500 cm³ « .

« Un soir, je reviens du boulot au guidon de cette dernière. Je quitte Solvay et dans une rue de Jemeppe-sur-Sambre non éclairée, dans la grisaille, malgré une tentative d’évitement, je percute une voiture mal garée, repérée un rien trop tard . Ejecté de mon engin, j’accroche malheureusement de la jambe droite l’espace situé entre le côté du pare-chocs et la carrosserie. Le pied droit est malheureusement mutilé, ce qui implique impérativement une amputation après m’avoir allongé la jambe pendant quelques heures sous une lampe chauffante. A l’heure actuelle, on aurait certainement sauvé mon pied. Cette amputation favorisera plus tard mon admission à la pension en 1981, à l’âge de 52 ans. En effet, à cette époque, l’usine Solvay propose aux travailleurs intéressés présentant un cas particulier, de solliciter une mise à la retraite. Sans trop hésiter, je dépose mon formulaire de demande qui, vu mon handicap, est accepté sans problème ».
Malgré cette issue professionnelle souhaitée, il n’en reste pas moins que les conséquences au lendemain de cet accident, en 1965, furent bien douloureuses. En plus de la lente revalidation, Cyprien Fustin doit obligatoirement renoncer à la moto mais aussi dans la foulée, à son hobby préféré : le vélo.

Evoquons à présent ses hobbys.
Passionné de balle pelote, il est supporter de la pelote Floreffe-centre et bien sûr également de la formation de Floriffoux qui évolue rue du Chêne sur le ballodrome aménagé en face de la salle d’Emile Lessire, local du club. Cette salle et la maison attenante furent achetées à Monsieur Camille Namur, conseiller communal local que l’on surnommait « paille », parce qu’il portait souvent un chapeau de paille.
J’apprends avec étonnement que vers les années 45-50, deux clubs défendent les couleurs de Floriffoux. En plus de celle du « Chêne« , une autre évolue à côté du cercle Saint-Etienne; le local est situé chez Alfred Poisseroux.
Il évoque les noms de plusieurs joueurs : Henri Bille, Jules Mathieu qui jouait « à passe » avec Jean Bovy, Marcellin Mathieu, René Mathieu de Belgrade, Pierre Gillis, Paul Vandenbranden au « grand mitan », Clément Namur à « mouche » et Paul Toussaint.

Il cite également Félix Scherpereel, époux de Paulette Peeters, qui a fait sa communion avec lui. De même Marcel Philippot, fils de Robert (plus âgé que Cyprien), qui habitait Mauditienne. Marcel tapait « à rwèd brès », dit-il.
Son parrain Cyprien fait partie de la Commission provinciale de balle pelote, présidée par Monsieur Marcel Nisse qui était chef chez Godfrind où il travaillait. Les réunions se tiennent chez Nisse, au café à l’enseigne de la « Porte de Nivelles » situé au Pont de Bois à Saint-Servais.
Mais comme évoqué ci-dessus, le vélo est sacré. Dans sa jeunesse, affilié au club « Namur vélo » et détenteur d’une licence de débutant, il goûte à la compétition. Il côtoie lors de courses officielles, le futur Malonnois Ernest Badoux, lequel stoppera la compétition aux portes du statut de professionnel, non sans avoir disputé quelques épreuves dans cette catégorie grâce à des invitations délivrées à des éléments prometteurs. Lorsqu’il s’installe à Malonne Fond après la guerre, de nombreux habitants du village, de Floreffe et environs, achètent chez Badoux un vélo, une mobylette ou sollicitent une réparation ou un entretien dans son atelier.

« J’ai assisté à la débâcle des Allemands chassés de Floriffoux par les Américains. Je me souviens aussi de l’avion qui s’est écrasé à Floriffoux dont nous avions été voir l’épave avec monsieur l’instituteur Bovy, sans nous attarder. Aussi de l’obus envoyé par les GI’s sous le clocher de l’église. Le fils de Jean-Baptiste Lessire, Jean dit « Taulot », était monté dans le clocher, peut-être accompagné, pour observer l’endroit où se tenaient les Américains. Ceux-ci repérèrent le reflet des jumelles et tirèrent des obus dans cette direction ».
Pendant et après la guerre 40-45, la population organise des manifestations de bienfaisance pour les prisonniers et pensionnés. Parmi celles-ci, Al Dicausse et lors de fancy-fair, Désiré Duval, surnommé le père Duval (à gauche sur la photo ci-dessous), tenancier du bistrot portant son nom, organise des courses à vélo dans le village. Avec Jean Duval, un des enfants, Cyprien se souvient avoir participé à ces animations caritatives dont le circuit s’étend de l’actuelle place Roi Baudouin à la gare de Floreffe. Une chaise ou une table installée à ces endroits contraint les participants à respecter le tracé, la ligne d’arrivée étant située devant le bistrot.

Il me présente alors une médaille-souvenir offerte par le père Duval lors d’une victoire, représentant en relief deux coureurs cyclistes et le nom des sponsors, à savoir Boule d’or et Boule nationale, deux marques de cigarettes de l’époque. Il me précise également que l’on organisait aussi ce type de courses au quartier de Trémouroux, à Franière, avec départ sur la Place de la gare jusqu’à l’actuel site des transports Nicolas. De même, les coureurs s’élançaient de la place de Sart-Saint-Laurent, dévalaient le Tienne aux Boulîs, remontaient jusqu’à l’entrée de Bois-de-Villers, direction Sart-Saint-Laurent en empruntant le tracé du circuit moto.

Cyprien renonce à la course cycliste proprement dite pour se tourner vers une variante de ce sport, le cyclotourisme. Un classement est établi en fonction du nombre de kilomètres parcourus lors de chaque randonnée officielle. Il participe entre autres, à des épreuves de renom telles Paris-Cambrai ou le circuit des cimes ardennaises, « les gorges du loup ». Son accident de moto déjà évoqué le contraint à lever le pied, si l’on ose dire. A la présentation du premier jet de cet article, Cyprien s’amuse de mon jeu de mots quelque peu cavalier, lui qui apprécie les pointes d’humour, même quelque peu grinçant. Et pour cause : lors de notre premier entretien, il me confie  » vos savoz, dins l’timps, quand l’pédicûre v’neûve sognî m’ feume, dji profiteûve ossi di c’ qu’on l’sogneûve èt au d’zeu do martchi d’ji payeûve mitan prix »…… et il ajoute de suite ….. « bin oyi pusqui dji n’aveûve pus qu’on pîd à sognî «  (Vous savez, dans le temps, quand la pédicure venait soigner ma femme, je profitais aussi des soins, et en outre je payais moitié prix ……… ben oui puisque je n’avais qu’un pied à soigner).

Et le même jour à midi sonnant, lorsque je lui annonce mon départ vu l’heure du dîner, il me signale que si c’est bien l’heure du repas, c’est d’abord l’heure de l’apéro. A midi trente, je termine mon verre. A ce moment, arrivent son fils Bernard et son épouse qui viennent lui rendre visite. A peine installés à la table, un apéro leur est proposé. J’esquisse un geste de départ pour les laisser en famille … A ce moment, notre hôte me dit : « èt vos, èco on p’tit ? » Me voyant hésitant, il me lance :  » Bin, vos n’aloz nin paurti dissu one djambe, tot l’minme » (et vous, encore un petit? ……….. ben, vous n’allez pas partir sur une jambe , tout de même).
Pouvais-je faire autre chose qu’accepter ? Dans la foulée, je lui confie : « vous savez, monsieur Fustin, vu votre le sens de l’humour, j’étais prêt à tenir les mêmes propos juste avant vous … mais le respect et la retenue …… je n’ai pas osé ».
Après avoir quitté son employeur jambois, Cyprien Fustin, pour meubler ses journées , dépanne à l’occasion Monsieur Defurnaux , bien connu à Floriffoux où il vend des vélos de marque Flandria et MBK (marque française).
Démangé par l’envie de remonter sur un vélo, malgré le port d’une prothèse qui lui entoure la jambe jusque sous le genou, il décide d’adapter un système compatible avec le pédalier du vélo de son épouse. Peu de temps après, vu le succès de la modification, son vœu devient réalité et il remonte sur un vélo de course aménagé par ses soins.

Dès lors, il sillonne sans relâche les routes de Wallonie au point de parcourir 10.000 kms par an pendant plusieurs années. Il intégrera plusieurs groupes de cyclotouristes, à savoir : team Belgacom (photo ci-dessous) Mutuelle socialiste de Saint-Servais, Namur vélo, Jambes Cycliste et bien sûr, Saitta. Vu sa régularité et les performances enregistrées, il reçoit un nombre impressionnant de coupes et médailles, en partie offertes comme souvenirs à ses enfants et petits-enfants. Lors de ma dernière visite, il présentera le lot restant et me proposera de choisir un trophée, lequel complète aujourd’hui l’armoire à souvenirs de Bibliotheca Floreffia.

L’âge avançant, il participe à moins de randonnées. Jusqu’en 2017 où, après avoir malencontreusement touché les branches d’une haie dans un virage, il se retrouve au sol. Sagement, il décide de ranger sa monture. Cela ne l’empêche pas de conseiller et de régler les dérailleurs ou autres accessoires de vélos de course de connaissances férues de cyclisme.
Cyprien junior qui est enfant unique, me parle de sa famille.

Il évoque d’abord les noms d’anciens copains : Alexandre Ganhy, le grand-père de Michel Ganhy, facteur bien connu de Sovimont, Richard Lambiotte, Emile Genot, Marcel Mathieu, Louis Bournonville, Raymond Dinant, Félicien Brosteaux …….. sans oublier Monsieur le Maître d’école , l’instituteur Edgard Bovy qui habitait au pied de l’église, à l’emplacement de l’ancien restaurant « Le Mousseron ». Cyprien a été enfant de chœur avec ses copains, Louis Bournonville et Félicien Brosteaux
« Ma grand-mère paternelle, mère du parrain Cyprien et de mon papa Alfred, devenue veuve, se remarie avec Pierre Detaille, un homme qui livrait les pains de la boulangerie Robaux avec un chariot tiré par les chevaux. C’était un fumeur invétéré qui, pendant la guerre, fumait des feuilles de noyer qu’il faisait sécher Mon parrain Cyprien lors de son passage à l’armée intègre le deuxième Chasseur à cheval et joue du clairon. Mais dans la vie civile, il joue aussi du violon et de l’accordéon saqueboute lequel comporte seulement deux rangées de notes. Membre de l’Harmonie de Floriffoux, il y joue du bugle. Mon père Alfred jouait aussi de l’accordéon. Moi-même, j’ai commencé les cours sous la houlette de Gustave Renard (époux de Marie l’Allemande) et de son fils Richard qui m’apprenait le solfège, mais sans plus. Après avoir été auditionné par mon parrain, celui-ci, en toute objectivité me conseilla de ranger l’instrument : il m’avait trouvé trop peu doué. Un article de « Vers l’Avenir » de janvier 1930 que vous me présentez relate cette anecdote ; alors que l’équipe de football de Floreffe battait de l’aile, en manque de supporters , parrain Cyprien et quelques musiciens s’étaient chargés de ramener de l’ambiance lors d’un match à Moignelée à la grande satisfaction des Floreffois.
C’était un gai luron, il poussait volontiers la chansonnette. Lors de mon mariage en 1953, quel souvenir! on n’entendait que lui. Cinquante ans plus tard, lors de la réception à la commune dans le cadre de nos noces d’or, en prenant un verre, on a encore évoqué son souvenir ».

Monsieur Fustin évoque aussi les noms de coureurs cyclistes de l’entité ou environs qu’il a connus dans sa jeunesse, certains ayant concouru jusqu’à la guerre 40. Freinés par celle-ci, peu persévérèrent après la guerre ; « Florent Mathieu de Flawinne et, de Floriffoux Jean Lessire (dit Taulot), Léon Gunegand de la rue de Marbais et Joseph Hincq de la rue de Frégimont. De Floreffe, Louis Lessire le plus performant et André Gossiaux  qui habitait derrière la gare de Floreffe dans une maison proche du marchand de charbon Emile Drèse.

Je lui parle de Ferdinand, un de ses cousins éloignés, qui était une personne connue dans le village. Il est décédé en 1960 à l’âge de 69 ans. Un article d’hommage lui est rendu dans Vers l’avenir le 04-04- 1960. Une foule nombreuse assiste aux funérailles patriotiques le six avril. Il était né en 1891, avait fait son service militaire au 13ème de ligne avant d’être rappelé sous les drapeaux en 1914. Il a passé toute la guerre 14-18 au front, dès le début au 14ème de ligne et, de 1916 à 1918, au 19ème de ligne. Cinquante-deux mois de conflit sans encourir de blessures. En 1919, il épouse Flore Marchal de Malonne où il réside quelques années avant de rejoindre la rue Francot jusqu’en 1942. Après plusieurs années passées à la glacerie, en 1941, il est engagé comme garde-chasse privé au service de la Vicomtesse de Baré de Comogne. Il déménagera un an plus tard pour s’installer au lieu-dit Poujoux. Cyprien se souvient que pendant la guerre il allait y travailler comme bûcheron avec son père Alfred pour le marchand de bois Denet.
Pour terminer, j’évoquerai un autre divertissement qui tenait à cœur notre cyclotouriste. Avec la troupe « Les gais sossons« , il a presté dans de nombreuses représentations théâtrales données à la salle Lessire, proche du carrefour du Chêne, dans Jeanne d’Arc, Rouletabosse, Roger-la-honte et d’autres pièces du répertoire de l’époque. Il me précise privilégier les petits rôles car de la sorte, il ne doit pas trop étudier et ne reste pas trop longtemps sur les planches pendant les répétitions, ce qui lui permet avec d’autres petits futés d’aller se rafraîchir au bar et admirer l’ampleur et la qualité des décors.

En le quittant, après avoir salué son âne Martin âgé de 17 ans, Cyprien m’annonce que prochainement dans le cadre de ses 92 ans, il compte bien simplement remonter sur son vélo et être photographié revêtu du maillot Saitta.

Ce fut un réel plaisir de rencontrer cet homme qui sut faire contre mauvaise fortune bon cœur. Amputé d’un pied à la fleur de l’âge, il a surmonté cet handicap sans perdre sa bonne humeur, son humour et est parvenu à parcourir des milliers de kilomètres, une manière de conjurer le sort.
Un bel exemple de force de caractère.

 

Michel Barbier et l’équipe Bibliotheca Floreffia, mai 2021.

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