Floreffe – Station service et magasin Minima BAJART-CHAUSSEE

Introduction – le quartier du « Préat »[1]

Avant 1968 et la construction de la RN 90, la route qui reliait Namur à Fosses-la-Ville traversait Floreffe de part en part.

Les conducteurs empruntaient d’abord la rue de la Gare (rue Célestin Hastir), passaient ensuite par la rue Romedenne, la place communale (place Roi Baudouin), la rue Aujuste renard, la rue Camille Giroule, la rue du Séminaire et arrivaient au « Préat » (rond-point actuel du Séminaire). Ils s’engageaient ensuite dans la rue Alphonse Bertrand jusqu’au pont Marc (rond-point dit de Franière, ou du « Yin et du Yang »).

Le « Préat » est une vallée encaissée, creusée par le Wéry dans le massif calcaire précédant la Marlagne. Il s’étendait donc de la rue menant au Séminaire jusqu’au pied de la côte de Robersart.

Au début du « Préat », à l’extrémité du mur d’enceinte de l’abbaye, on pouvait voir une petite chapelle, puis les bâtiments de l’ancienne brasserie Pêtre[2]. A gauche, l’embranchement du chemin vers la chapelle Saint-Roch. Le ruisseau du Wéry et la route étaient parallèles jusqu’au carrefour des Grottes. Des maisons bordaient la route des deux côtés et de petits ponts permettaient aux habitants de la rive droite de rejoindre la route, à l’époque numérotée 22.

[1] Petit pré, petit pâturage non clôturé

[2] Après le bombardement accidentel du 4 mars 1944, il ne reste plus que l’habitation, le reste de la brasserie ayant été détruit.

  1. Bâtiment servant d’annexe à la brasserie PETRE, 2. la rue du Séminaire et l’entrée du site de l’abbaye, 3. la maison du maître-brasseur Clément PETRE, cette maison fut ensuite occupée par le Dr Louis Delfosse, 4. les installations de brasserie PETRE. Le pré avec le linge au premier plan a fait place, de nos jours, au rond-point dit du Séminaire (source www.bibliotheca-floreffia.be)

Vue du « Préat » depuis l’emplacement actuel du rond-point dit du Séminaire. La maison en arrière-plan est l’actuel n° 4 de l’avenue Charles de Gaulle. La personne portant le numéro 5 est Alice MINET, épouse du brasseur Clément PETRE (source www.bibliotheca-floreffia.be).

La vue de cette carte postale est prise depuis l’emplacement actuel du rond-point dit du Séminaire. En 1. le Wéry, qui prend sa source dans le Bois du Duc et qui se jette dans la Sambre au Cul du Ry, a été complètement recouvert à cet endroit par le tracé de la RN90, 2. pompe publique permettant aux habitants de s’alimenter en eau potable, 3. actuel n°4 de l’avenue Charles de Gaulle. La Forge se situe un peu plus loin (actuel numéro 8). Cette vue nous permet de voir clairement la position de la route, du ruisseau et des maisons, rives gauche et droite du ruisseau (source www.bibliotheca-floreffia.be).

A côté (gauche en regardant le bâtiment) de l’ancienne forge de Paulin Martin (restaurant La Forge actuellement), une épicerie MINIMA et un magasin de fruits et légumes étaient exploités par la famille Bajart qui, par la suite, y adjoignit la vente d’essence. Un hangar était situé de l’autre côté de la route et du ruisseau.

Les familles Bajart et Chaussée

La famille Bajart, à l’origine Bayart, est une très ancienne famille de Floreffe dont on retrouve la trace jusqu’en 1570[1]. Nous nous intéresserons dans le cadre de cet article à la descendance d’Ambroise Bajart, fils de François-Joseph et d’ Anne-Marie, Clémentine Buche.

Un arbre généalogique succinct est présenté ci-dessous, pour faciliter la compréhension du lecteur.

Fernand a travaillé avec son papa Ambroise, notamment comme négociant au magasin MINIMA du « Préat » ; son frère Georges travaille également avec eux.

Pendant la première Guerre Mondiale, ils vendent tout ce qu’ils peuvent dans l’épicerie ! Georges fera partie des Floreffois déportés à Cassel, en novembre 1916[2].

Albert, le troisième frère les rejoint ensuite.

Après la guerre, Albert se rendait deux ou trois fois par semaine au marché de Charleroi acheter fruits et légumes pour vendre au magasin du Préat à Floreffe.

A la fin de la guerre selon certaines sources, vers 1923 selon d’autres, Georges rachète des camions vendus par l’armée française en surplus après l’armistice de novembre 1918. Il travaille en parallèle à l’usine de voitures Impéria, à Marchienne-au-Pont, comme mécanicien.

Ainsi naîtra la société des transports Bajart.

[1] Généalogie Bajart – transmise par monsieur David Chaussée

[2] Voir à ce sujet ‘René Jadot, Journal d’un déporté’ dans la rubrique personnages marquants/Floreffe.

Une des premières photos d’un camion de transport Bajart. Sur la photo, le grand-père Stenuit et d’autres ouvriers. Aucun Bajart n’est présent sur la photo.

Ces camions avaient des transmissions par chaînes. Georges s’occupait de la mécanique souvent pendant la nuit pour que les camions puissent rouler en journée.

  1. Photo prise le 26 mars 1930.  Le camion de la famille Bajart. De gauche à droite : Fernand Bajart, Stenuit et deux ouvriers.

Les Bajart avaient des contrats avec des entreprises pour toutes sortes de transports. Ils partaient à Louvain charger de la farine pour le compte de la boulangerie Robaux. L’hiver, ils roulaient même par temps de gel avec des couvertures sur eux…

Georges Bajart, Paulette Bajart, Aimée Rossomme, Déliska Descartes, Albert Bajart, Juliette Rossomme, vers 1933 à Floreffe près du ruisseau en face de la maison du Préat.

Le magasin fonctionnait bien, la vente d’essence était en croissance comme le parc automobile de la région. Les fruits, légumes, vêtements, alimentation et tout ce que souhaitaient les clients allant des draps aux accessoires de maison étaient disponibles. Cela fonctionnait bien, car très peu à l’époque, avaient une voiture. Le commerce restait essentiellement local.

Albert Bajart au Préat avec sa Gillet Herstal 350cc Sport de 1924-26.

Le 20 août 1937, les Bajart achètent, au garage Namur-Motor FORD, 105 rue de Fer à Namur, un camion Ford ¾ tonne bordeaux et cabine 3 places. Ils remettent dans la transaction un camion pour une valeur de 20000 francs. La facture est adressée à Bajart Frères, mais suite au décès d’Ambroise Bajart le 11 octobre 1937 (le papa), le Ford sera lettré Veuve Bajart et fils. Le numéro de téléphone est le 52 (plus tard, ce sera 5273 et dans les années 70, il deviendra 445271. C’était toujours le numéro de la station en 2015…

Le camion qui sera réquisitionné par les Allemands….

Bajart station et magasin vers 1930-1940. A droite, Deliska.

La première réquisition fut pour l’armée belge qui n’avait pas encore prévu le nécessaire pour la guerre qui se dessinait et suite aux tensions qui depuis déjà quelques années, s’accentuaient avec l’Allemagne. Donc, les frères Bajart durent mettre le camion Ford à disposition du 4° régiment du Génie à Namur. Le bourgmestre de Floreffe essaya d’intervenir, car cela allait impacter la commune également. En effet, les frères Bajart ramassaient les déchets chaque semaine et entretenaient les routes de la commune en y étalant de la grenaille.

La seconde réquisition… fut définitive celle-là ! Les armées belge et française n’ayant pas tenu le choc, l’Allemand occupe une fois de plus notre territoire. L’armée allemande a besoin de transports pour les constructions notamment. Le document ci-dessous est explicite :
Messieurs Bajart Frères à Floreffe mettra (sic) à disposition du Comité de Ravitaillement 44 rue Pépin à Namur, pour le 4 juillet 1940 à 8 heures, un camion Ford V8 ¾ de tonne avec son chauffeur. Le comité de ravitaillement pourra se servir du véhicule pendant une durée de 8 jours ouvrables. Namur le 3 juillet 1940, la direction du roulage. Suit le cachet de la Kommandantur.
Les Bajart ne reverront jamais le camion…

Document daté du 14 août 1943, signé par le bourgmestre de Floreffe, décrivant l’ensemble des activités vitales pour la commune que les transports Bajart effectuaient.

En 1949, Paulette Bajart rencontre Jean Chaussée à la kermesse de Lesves, ils se marient et s’investissent quelque peu dans l’activité des frères Bajart.
La famille Bajart accueillait régulièrement, après-guerre, des enfants venus se mettre ‘au vert’ à la campagne. La photo ci-dessous date de 1947. Remarquer à l’arrière-plan, la pompe à essence manuelle et la publicité pour l’huile ‘EssoLube’.

Construction de la station-service 1969-1970.

En 1919, Ambroise Bajart et ses trois fils Fernand, Albert et Georges vendaient aussi de l’essence et du pétrole lampant au magasin. À cette époque, les voitures étaient ravitaillées par petits bidons de 5 ou 10 litres (il y a en effet très peu de voitures à l’époque). En 1924, ils ont installé une pompe à essence sur le trottoir à côté du magasin. Celle-ci était composée de deux globes de 5 litres chacun et la charge du carburant était manuelle. Une facture du 25 juin 1938 indique 2.67 francs le litre à l’achat.

Paulette et Juliette devant le magasin Minima à Floreffe, vers 1937.

En 1956, Jean Chaussée, Paulette Bajart et leur fils Louis derrière le comptoir de l’épicerie du Préat.

Depuis fin des années cinquante, on parlait beaucoup d’un contournement du centre de Floreffe. Le seul endroit pour faire passer la route était bien sûr le Préat. En août 1967, les propriétaires de biens situés sur le tracé de la future N90 reçurent un courrier émanant du Comité d’acquisition d’immeubles.
Georges et Albert Bajart ont reçu le même courrier concernant le terrain en face de chez eux et sur lequel le grand garage était implanté, rue Alphonse Bertrand.

La pompe à essence Bajart vers 1963.

Bajart, le Préat et le garage des trois frères.

Les conséquences étaient directes: aucune voiture ne passerait plus devant chez eux, donc plus de vente d’essence. Malgré tout, la pompe trottoir allait subir l’augmentation du trafic toujours croissant d’année en année; dans les deux cas, il fallait agir. Paulette prit donc les choses en mains pour deux raisons. La première était le prix dérisoire donné arbitrairement par l’Etat pour le garage et deuxièmement, pour obtenir un endroit en vue d’installer une nouvelle station avec trois produits différents (Diesel, Normale et Super).

Paulette prend en charge les démarches et se rend plusieurs fois au tribunal de Namur pour contester le prix de l’expropriation, mais aussi l’expropriation indirecte du trafic devant la pompe trottoir chez les Bajart. Elle avait remarqué qu’un terrain (actuellement, la station service) était à vendre en plusieurs lots un peu plus loin, juste avant l’emplacement de l’ancienne brasserie Pêtre. Ces lots étaient vendus par l’évêché de Namur et un de ceux-ci avait déjà fait l’objet d’un compromis de vente, ce qui rendait les terrains encore libres trop exigus pour y construire une station d’essence. Paulette n’hésite pas et obtient des rendez-vous, tant au tribunal qu’a l’évêché et dans les services des taxes, car il fallait une autorisation pour se rendre de la route sur la partie privée de la station…(je paye encore chaque année pour ce droit de passage (ndlr : David Chaussée)). Les négociations furent très ardues, Paulette était découragée.

Les travaux de construction de la station commencent en 1968 et ceux de la station aussi. Ce sont les ‘Lambeau’ de Sart-Saint-Laurent qui feront le plafonnage (actuellement, Jean-Marie Bodart ). L’arrangement des pelouses et talus fut réalisé ‘’à la main’’. Jean usa un croc complet à gratter le sol sans arrêt. Nous les garçons, Louis et David, nous devions ramasser les cailloux, les gros bien sûr, mais aussi les petits. Les cailloux étaient chargés dans les tombereaux et transportés à l’arrière avec le Bucher[1]. Les trois gros cailloux décoratifs ont été amenés, non sans mal, de la carrière (Route de Bois-de-Villers) par un gros bulldozer.

[1] Bucher est une marque suisse de gros motoculteur. Le papa de David y attelait même un tombereau basculant d’une tonne.

Construction de la station en 1968 ou 1969.

La station fut ouverte-sept jours sur sept- en 1969. Jean employait quelques pensionnés pour le dimanche notamment, car la friture tournait à Sart-Saint-Laurent[1]. Noël 1969 se passa à Floreffe. L’idée de Jean et Paulette était d’habiter à la station de Floreffe, mais avec les clients indisciplinés qui frappent aux fenêtres des chambres en soirée ou de nuit, cela se révéla impossible. Jean et Paulette ont confiés la station à un gérant, mais cela ne donna pas de bon résultat. Finalement, en 1976, Jean quitte la Glacerie d’Auvelais et exploite lui-même la station. Paulette s’occupe bien entendu des papiers, TVA et autres formalités. La station était ouverte de 7h à 19h. À cette époque, une vitrine était garnie de bidons d’huile, de balais d’essuie-glace et de quelques accessoires de voiture comme des bouchons d’essence chrome et avec serrure. Les cigarettes étaient d’un bon rapport et dans le garage, il y avait les bonbonnes de gaz propane et butane ainsi que la machine (manuelle) pour le montage des pneus. À cette époque, Esso avait une ligne de pneus. Louis puis David vont souvent y travailler et réparer les pneus. Le samedi après-midi, Louis ou David servait à la station et Jean rentrait à Sart-Saint-Laurent l’après-midi pour faire une sieste ou travailler au jardin. Quand Jean et Paulette ont voyagé aux USA avec Vivian Marshall[2], Louis et David ont tenu la station trois semaines. À ce moment, ils étaient conducteurs de trains tous les deux et avaient pris congé pour tenir la station. David se souvient du retour de Zaventem… Jean dit bonjour et fit le tour de la piste pour voir s’il n’y avait pas de taches de carburant. À cette époque, le pompiste servait lui-même les clients. Pas question qu’un client poigne dans le pistolet…

Finalement, suite au problème de santé de Paulette et à la pension e Jean, ils décidèrent de louer la station directement à Esso. 

[1] Avant-guerre et jusqu’aux années 1960, il y avait une friture dans une roulotte longue sur roues pleines devant les établissement Sarto à Sart-Saint-Laurent. Ensuite, un couple a repris la friture dans une caravane sur la place de Sart-Saint-Laurent. Quand le couple a cessé le commerce, Paulette Bajart et Jean Chaussée ont décidé d’en ouvrir une de Pâques à fin Novembre,  dans la maison.

[2] Ils visitaient pour la première fois une cousine éloignée, Vivian Marshall, aux USA. Elle est issue de la lignée des Rossomme, donc parente avec Juliette et Aimée Rossomme. Cette famille a été recrutée par les Américains et est partie, en bateau depuis Anvers vers New-York, en 1888.

Pompe à huile de 1919 Standard oil que Jean Chaussée à récupérée au Préat avant 1990.

Pour conclure, nous vous présentons trois photos de la rue Alphonse Bertrand, avant 1968. Elles sont dues au Proviseur (économe) du Séminaire, l’abbé Jacques Ferminne.

Sur la droite de la photo, les anciens fours à chaux, détruits, pour les travaux d’élargissement de la route.

La rue Alphonse Bertrand, en se dirigeant vers Floreffe, photo prise avant 1968.

La rue Alphonse Bertrand, en se dirigeant vers Floreffe, photo prise avant 1968.  En arrière-plan, à droite, la maison Pêtre.

Remerciements
Je tiens à remercier particulièrement monsieur David Chaussée, pour les magnifiques illustrations fournies, la généalogie des familles Bajart-Chaussée et sa relecture attentive du présent sujet.

Bibliographie
Lessire A., Il y a 50 ans…Floreffe avant la Nationale 90, André Lessire, 2018.

Hervé Legros et l’équipe Bibliotheca Floreffia, mai 2021.

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