René Jadot – 4e partie -1ervolet

L’amitié au camp

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Le 18/12/16 3e lundi anniversai-
re de notre départ. Beaucoup
d’entre nous sont partis aujourd’
hui du camp pour où ?? Le
temps est très sombre dans les
baraques. Le 19/12/16 avant la
soupe de midi (au poisson) on
fait une distribution de corres-
pondances. Mon nom est appelé.
Quelle chance voilà la première.
Je me rends directement sur
mon lit pour en prendre connais-
sance mais déception vous me
reprochez de ne pas vous avoir

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encore donné de nos nouvelles
alors que deux fois je vous ai
écrit : le 30/11 et le 08/12/16.
\/\/\/\/\/\/\/\     Vous voyez que
ce n’est pas faute d’écrire que
comme vous me le reprochez
que vous êtes sans nouvelles.
Cette journée est complètement
gâtée pour moi mais soit, je
comprends votre désir d’avoir
des nouvelles. Le soir je fais
une courte visite à Malonne
près de Ferdinand qui me
console un peu. La nuit fut
très froide grande gelée. Mal-
gré que l’on couche tout
habillé on n’a pas encore
très chaud.

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Le 20/12/16 matinée normale.
Après la soupe de midi arri-
ve de la correspondance. Je
me précipite à l’appel avec
espoir d’avoir réponse à mes
2 cartes. J’attends. En voilà
une c’est à Aurélie20 , une seconde
celle de Maria, une 3è et 4è celles
de Mr le Vicaire et des joueurs de
steck cela va bien. J’attends toujours.
Une 5è de la maison, enfin une
6è encore à Aurélie. Quelle veine
aujourd’hui mais vous ne croyez
pas comme cela rend du
courage surtout après une
journée comme celle d’hier.
J’en ai pour ¼ d’heure pour
une première lecture. Je les
relirai une seconde fois

20 Aurélie GUILMAIN, future épouse de René JADOT ; Maria GUILMAIN, sœur d’Aurélie ; le Vicaire ????

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à la soirée tout en pensant
à mon village et à vous autres
tous. Malheureusement nous
ne pouvons plus écrire pour
le moment21 . Le 21/12/16 la
correspondance arrive avant
la soupe de midi. Il n’y a rien
pour moi, mais Maurice en
reçoit une qui me console.
On lui fait savoir que tous ses
amis dont on n’avait encore
rien reçu, que les familles
sont en possession de nos cor-
respondances. Attendons donc
la réponse qui j’espère ne
se fera pas attendre.
Le matin après le thé
on annonce la douche

21Vraisemblablement pour avoir refusé de travailler

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générale, je m’y rends avec
notre baraquement. Ah que cela
fait du bien et réchauffe.
Après-midi grande causerie
sur les derniers jours passés au
village et sur nos familles, le
temps passe si vite que l’on
annonce déjà la soupe. Je
me couche vers 7h. Après un
certain temps de sommeil j’en-
tends une voix (de la correspon
dance) je prête l’oreille car
j’avais l’impression qu’il y avait
quelques nouvelles pour moi quoi-
que je fus bien servi le jour
précédent. On appelle R.J.22
vite je descends de mon
kiosque et me précipite

22René JADOT

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mon regard sur l’expéditeur.
Quelle chance c’est de la
maison, la réponse à une de
mes cartes envoyées. Je passe une
bonne nuit en pensant aux dif-
férentes phrases de cette carte.
Je ne pourrai jamais oublier
Paulin qui comme on me l’an-
nonce à chaque carte poursuit
toujours ses démarches. Un grand
merci. Le 22/12/16 journée nor-
male, j’aspirais à rentrer pour
la Noël mais hélas nous en
sommes trop rapprochés
et encore rien de nouveau.
Enfin du courage et beau-
coup de patience espérons
pour le Nouvel An ??

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Le 23/12/16. Je reste sur mon
sac à paille de garde en
attendant la soupe et en inscri-
vant mes impressions. Je vais éga-
lement après ceci relire mes
correspondances cela fait tant
de bien. Le 24/12/16 après le
thé je me rends à la messe
avec Maurice et Ernest, pas à
la messe à Floreffe hélas.
De suite après on procède au
tirage d’une tombola pour une
belle pipe. La chance me favo-
rise il fallait que je vienne
à Cassel pour avoir donc un
peu de chance.

du 18/12 au 24/12/1916
Grands froids et fortes gelées – La correspondance arrive ! – Réconfort et résignation –
L’amitié au camp.

«Il fait très sombre dans les baraques» : les nuits sont très froides et le gel persistant, très fort. Même en dormant tout habillé, il ne fait pas bien chaud sous la couverture.
Le lundi 18 décembre, troisième lundi d’exil, voit le départ de beaucoup d’entre eux.
Où vont-ils ? Pour que faire ? Questions que chacun se pose mais qui restent sans réponse.
Le lendemain mardi, René reçoit sa première carte. Très vite pourtant, il déchante.
Il lui est en effet reproché de n’avoir pas donné de ses nouvelles alors qu’il a écrit à deux reprises déjà, le 30 novembre et le 4 décembre. S’il peut comprendre que sa famille attende des nouvelles, sa journée n’en est pas moins «complètement gâtée».
Il rend alors visite à son ami de Malonne, Ferdinand, qui le consolera un peu. Ce dernier est son véritable soutien, son ami le plus proche.
Enfin, LA journée tant attendue : le mercredi 20 décembre où il ne reçoit pas moins de six cartes! Deux d’Aurélie, une de Maria, une de M. le vicaire et une autre des joueurs de cartes. C’est sa journée de chance -«qui rend du courage, vous ne le croiriez pas, surtout après une journée comme hier»-.
René lit son courrier (cela lui prend 1/4 h.) et le relit à la soirée en pensant au village et à ceux qu’il y a laissés. Seul point noir de cette journée: ils ne peuvent plus écrire «pour le moment».
Le jeudi, s’il ne reçoit rien, il apprend par son voisin de chambrée, Maurice, qu’amis et famille ont bien reçu ses lettres. Ce même jour, l’ensemble du baraquement profite d’une douche générale qui fait du bien et réchauffe.
Au moment de s’endormir, nouvelle distribution de courrier; il se précipite. Ô joie! Une carte de réponse. Inutile de dire qu’il passera une bonne nuit, surtout qu’il apprend que son ami Paulin, resté à Floreffe, poursuit ses démarches en vue de son rapatriement.
Le reste de la semaine s’écoule normalement, en ruminant ses espoirs déçus de retour pour Noël. Au nouvel an, peut-être ? Il faut se résigner, prendre patience.
La relecture des courriers reçus lui est un précieux adjuvant.
Enfin, pour l’anecdote, René est l’heureux gagnant d’une tombola dont le premier prix est une belle pipe. Avec l’humour qui le caractérise, il se dit qu’il fallait qu’il vienne à Cassel pour avoir un peu de chance !

René Jadot – 4e partie -2evolet

De bien tristes fêtes

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Le 25/12/16
(amer jour de Noël qui ne
se passe pas en famille…).
Je me rends à la messe

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à 9h1/4 . En y allant je
pense qu’à Floreffe on sort
de la messe basse. Il neige
la journée s’achève morose et
triste moi qui espérais être
rentré mais espérons pour la
nouvelle année ??? Le 26/12/16
le beau soleil égaie un
peu notre triste sort par
ses bienfaisants rayons. Après-
midi grande partie de chasse-
cœur. On demande aussi cette
après midi la liste des emplo-
yés et étudiants. Je me fais ins-
crire avec Maurice et Georges23 ??
Le 27/12/16 la matinée se
passe normalement, encore
un chasse-cœur jusqu’à
vers 2h après-midi. Nous

23Vraisemblablement Georges JEANMART

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devons finir à cause du
manque de tables et de sièges
et que le dos y renonce à
cette position de tailleur.
Si c’était Doudou il pourrait
résister lui… Aujourd’hui soir
la ration de soupe est doublée
contentement général. Le soir
j’assiste à une partie de banque,
jugez donc du passe-temps de
certains. La nuit se passe assez
bonne le dos étant maintenant
habitué à la couchette. Le 28/12/16,
invalides et étudiants24 – entre autres
l’ami Émile25 – à qui je demande
qu’il aille chez moi donner de
mes nouvelles (quelle veine) pour lui.
Le menu du soir comprend

24verbe manquant, lire « rentrent en Belgique »
25Émile LACOURTE, 19 ans, de Franière, rentré le 30 décembre 1916

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pommes de terre avec œufs de
poisson. Après souper je me
rends à la baraque « La fuite »
près du camarade Ernest
Closset. Nous fumons quelques
cigarettes tout en causant
de choses et d’autres.. avec tout
deux confiance dans le prochain
retour. S’effectuera-t-il bientôt ??
Je me couche vers 9h. J’omets
de noter que dans le courant
de la journée j’ai adressé
une réclamation au bureau
de ma cie où j’ai exhibé mes
certificats26 à l’officier de
service qui a pris bonne note.
Réussirai-je ?? Que Dieu le
veuille.. enfin courage et

26 attestations de travail

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confiance. Le 29/12/16 au lever
on pense au beau jour du nou-
vel an qui arrive à grands pas
et que nous ne verrons pas chez
nous hélas. Au dîner bonne
soupe au poisson (5c27 ) la même
quantité le soir dit-on (maïs) quelle
chance. Je rédige ces notes après-
midi après une partie de cartes
tout en fumant un bon cigare
de Cassel à 0f2528 (on n’est pas
riche mais on vit bien). J’ai
été au matin à la cantine prendre
1M. de limonade. Après le
souper du soir causerie avec l’ami
Ernest Closset. Je rentre le soir
vers 8 1/2h. A peine couché
arrive de la correspondance.
Louis, Maurice et Georges sont

 

27 cuillerées
28 25 pfennig soit 1/4 de mark

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appelés; rien pour moi, je me
recouche. Après 10 minutes on revient
à nouveau cette fois j’en ai une
d’adressée, celle de Marie datée
du 23. Après en avoir pris connais-
sance je suis encore réconforté un
peu, il y avait longtemps que l’on
n’avait rien reçu de son cher pays.
Le 30/12/16 habituelle partie de
cartes en matinée. De suite après
la soupe de midi on m’appelle
à nouveau ? C’est une carte de
Léon du 23/12/16. Cela fait la 11e
depuis mon arrivée. Ca va bien,
malheureusement nous ne pouvons
donner de nouvelles depuis le
08/12/16. Après-midi on passe la
visite du médecin. Le 31/12/16

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nous changeons de vêtements
depuis notre départ croyant toujours
faire cette besogne chez nous…
Je remarque que j’ai eu des
invités dans mon sac ma ration
de pain étant entamée. Encore deux
tristes jours à passer ici. Aujourd’hui
rien de fait pour le réveillon…
Espérons que nous en ferons un
à notre retour !! Après midi vers 2h
pendant que vous dinez en famille
je relis mes correspondances afin
de tuer le temps et reprendre un
peu de courage, cela se fait
toujours sur le sac à paille.
Je passe la soirée chez Ernest
Closset cela servira de réveillon.

du 25/12 au 31/12/1916

De bien tristes fêtes de Noël et de Nouvel an – Un courrier abondant – De l’art de tuer le temps.

«Pauvre jour de Noël qui ne se passe pas en famille…». Ainsi commence le carnet de René Jadot à la date du 25 décembre. Il neige. Il se rend à la messe du matin (à 9 h.1/4).
Cette journée de Noël que rien au camp ne distingue des autres journées le laisse morose et triste, lui qui espérait être rentré.
Le lendemain, le soleil revient égayer quelque peu leur «triste sort». Comme d’habitude, la journée se passe en parties de cartes et causeries.
Il note toutefois qu’on demande la liste des employés et des étudiants du baraquement.
Avec deux copains, il s’inscrit comme employé, étant comptable à la Glacerie de Franière.
Le mercredi, en raison d’un manque de tables et sièges, ils interrompent leurs parties de cartes, la position en tailleur étant trop fatigante pour le dos. Le lendemain, René décide d’adresser une réclamation au bureau de sa compagnie en exhibant ses certificats à l’officier de service. Il espère ce faisant, être renvoyé chez lui puisqu’il apporte la preuve qu’il n’est pas chômeur.
La perspective de passer le Nouvel an loin du pays l’attriste, le rend cafardeux. Il s’efforce de garder le moral, de reprendre courage en lisant et relisant ses courriers, en jouant aux cartes puisque rien n’est fait pour le réveillon du 31 décembre.
Il passe une visite médicale qu’il ne commente pas et signale en passant qu’ils changent de vêtements le 31 décembre pour la première fois depuis leur départ de Franière, le 27 novembre précédent! Cette «besogne», ils pensaient la faire chez eux, au retour…
Cela en dit long sur leur optimisme et leur désappointement actuel.

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