Docteur Dodion, médecin de campagne

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Jean-Marie Dodion a veillé sur la santé de bon nombre de Floreffois durant cinquante ans de 1955 à 2005.

Nombreux parmi ceux-ci, soit en silence au plus profond de leur être, en paroles ou en écrits, lui ont témoigné leur reconnaissance en évoquant l’accomplissement de son apostolat, le temps d’écoute qu’il consacrait à chacun au sein des familles ou aux patients isolés qui sollicitaient son aide. Par le biais d’internet, à travers ce  « billet », je souhaite vous faire découvrir plus encore le Docteur Dodion, berger sanitaire de la population Floreffoise et avoisinante, et pérenniser dans ce cas précis, à l’instar d’autres personnages marquants de notre Commune, un parcours consacré au « prochain » dans le cadre d’une profession alliant les qualités intellectuelles et humaines au service de concitoyens frappés à des degrés divers par les vents mauvais et les tempêtes de la vie.

J’ai eu l’opportunité, avec la complicité de son fils Guibert, de rencontrer le doyen des médecins généralistes locaux en une fin d’après-midi ensoleillé du mois de mars.

Dès mon arrivée, le nouveau compagnon de promenade du maître de maison, un joli ratier espiègle prénommé Mira (diminutif de miraculé, à l’instar de Moïse sauvé des eaux), me témoigne un intérêt certain. Il me fixe, le regard inquiet, très vite conscient que sa promenade quotidienne risque d’être écourtée, voire supprimée au vu de l’accueil chaleureux qui m’est réservé.

Invité à prendre place, je choisis de m’installer à la table familiale pour la facilité de prise de notes lors de la conversation.

Attentionné, sur un ton affable mais décidé, j’entends « Que souhaites-tu savoir » ?

Rapidement, le dialogue débute. Je découvre un homme aperçu ou croisé tant de fois quand il rangeait sa voiture au garage, discret, voire à mes yeux, quelque peu mystérieux. Il décrit sereinement avec une précision empreinte de pointes d’humour, les étapes d’une vie qui l’ont conduit à Floreffe, et désormais enraciné au coeur de notre village.

« En 1919, mon père Valère, d’instinct aventurier, certainement à pied, à cheval et en voiture, traverse la France jusqu’à Bordeaux et y embarque pour rejoindre le Congo. Hébergé dans une villa perchée en périphérie de Boma, il travaille au Service des Douanes comme administratif sur la portion du fleuve Congo reliant Boma à Matadi.

Lors des déplacements ou transferts par-dessus les flots houleux en de nombreux endroits, il faut « faire gaffe » me dit-il, car une « baignade » malencontreuse s’avère fatale vu la force du courant et l’abondante colonie de crocodiles fins gourmets, avides d’ingurgiter de la chair humaine, européenne à l’occasion.

En 1925 Marguerite Peeters épouse mon père et de leur union naissent trois garçons dont moi-même, né au Congo en juin 1930. Deux années plus tard, lors d’un congé, mes parents m’emmènent en Belgique et me confient aux grands-parents maternels, fermiers à Hoegaarden.

Ceux-ci et deux de mes tantes, Julienne et Alice, me guident dans l’apprentissage de la vie. Je n’ai jamais oublié leurs principales recommandations, à savoir, donner le maximum de soi-même pour atteindre le but que l’on s’est fixé dans la vie et y rester fidèle. A l’école flamande, après la maternelle, je suis les deux premières années primaires. Je termine le cycle à l’école moyenne de Jodoigne qui reçoit par après le statut d’Athénée, où j’aborde les humanités gréco-latines.

En 1948, la soeur de mon père m’héberge à Laeken, ce qui permet de me rapprocher de l’Université Libre de Bruxelles où j’intègre la faculté de Médecine. Une heure de tram s’imposait pour rallier le campus. Lorsque je retournais dîner à Laeken, je passais quatre heures dans les transports en commun, temps consacré à me relaxer en observant au travers des vitres les Bruxellois qui fourmillaient à toute heure de la journée, dans le centre et les alentours.

L’année 1955 représente un tournant dans ma vie, une année charnière marquée d’évènements majeurs.

Comment suis-je devenu citoyen floreffois ?

En janvier 1955, j’entame l’ultime semestre du dernier doctorat consacré essentiellement aux stages dans les différents hôpitaux bruxellois, Saint-Pierre, Brugmann, Etterbeek.

Eugène Delvaux notre proche voisin de Jodoigne me recommande à son frère Walter Delvaux médecin à Spy, diplômé de l’ULB qui l’a informé que son estimé confrère le Docteur Robert Baugniet en partance pour Saint-Servais, désigné au poste de directeur des mutualités socialistes, cherche un remplaçant. Dans la foulée, nous établissons les premiers contacts relatifs à la reprise de la patientèle.

Le trois juillet 1955, je prononce le serment d’Hippocrate qui stipule que le médecin, en tout temps, est au service des malades. Sur le diplôme, il est précisé que le Docteur en Médecine est censé assurer un rôle de chirurgien et d’accoucheur.

Le seize juillet 1955, j’épouse Odette Montulet qui mettra au monde quatre enfants et les élèvera tout en assurant l’accès à la salle d’attente et la permanence téléphonique, tâche ardue, car il était impératif de ne pas trop s’éloigner du poste fixe. Sans oublier le jeu de piste téléphonique qui consistait à m’intercepter pendant les visites à domicile pour annoncer une urgence ou signaler l’appel d’un patient dans le village que je sillonnais. A l’époque on ne disposait pas de « portables » dont on se passerait difficilement de nos jours.

Le premier août 1955, je rejoins la caserne d’Heverlée pour entamer le service militaire comme médecin COR (Candidat Officier de réserve). A la fin du mois, je débarque à l’hôpital militaire de Namur. Selon l’usage, je reçois régulièrement l’autorisation de « déserter » l’hôpital pour accompagner le docteur Baugniet, une opportunité de rencontrer au fil des jours les futurs patients potentiels.

Le docteur Dodion enchaîne: » Après mes prestations à la caserne, en tenue militaire, j’accompagne le Docteur Baugniet au cours de ses visites. Je me souviens du premier patient visité rue des Déportés, Monsieur Léopold Dache, le grand-père de la libraire Anne-Marie. Dans ce quartier, d’autres patients de la première heure, Jeanne Borbouse épouse Sanglier, Léon Ledoux époux Borbouse Marie, Burkel Vital époux Bajart Marthe et Chapelle Désiré époux Colassin Marcelle qui travaille dans le domaine du transport fluvial. Madame Pigeolet figure aussi parmi les patientes de l’aube de ma carrière.

Par après j’entretiens d’excellents contacts avec mes voisins proches dont le concierge de la maison communale Joseph Destrée et son épouse Hélène Fourneaux, mon voisin Florent Doumont et Philomène son épouse ainsi que leurs enfants, la famille Bontemps, la famille Duval…… »

Le vingt-huit octobre 1955 les jeunes mariés emménagent à Floreffe rue Romedenne.

Le premier novembre 1955, désigné comme médecin de garde, le jeune diplômé entre dans le vif du sujet. La carrière à Floreffe débute pour de bon, il est accueilli favorablement par la population.

En ces temps-là, les médecins ne sont pas légion, aucun à Soye ni à Floriffoux. De surcroît les moyens sont limités, ils ne disposent pas de l’arsenal thérapeutique offert de nos jours.

Le Docteur Dodion me précise encore:

« A cette époque, le docteur Louis Remy et le patriarche, le docteur Jean Calozet consultent à Franière. Je me souviens avoir rencontré ce dernier peu après mon installation. Selon le bon usage, je lui rends visite pour me présenter comme jeune médecin. Je le perçois agréablement surpris. En le quittant, il me confirme combien il a apprécié ma démarche.

Le prédécesseur de Monsieur Baugniet était le docteur Mathieu qui, à l’époque tout comme son confrère Calozet se déplaçait en carriole. Il la rangeait dans le garage situé à côté de mon domicile actuel. Ce local servait aussi d’écurie. La servante attitrée entretenait le ménage et veillait aussi précieusement sur la santé et le bien-être du cheval qui arpentait jour après jour les rues de Floreffe et des villages contigus.

En 1955 mes confrères sont le docteur Louis Delfosse dont la maison fut expropriée lors des travaux du contournement en 1967 et le docteur Albert Kaisin qui occupait le château du même nom. Dans l’hôpital situé en-dessous on pratiquait la chirurgie orthopédique et d’autres disciplines.

Vers 1960, le docteur Arnould s’installe rue Célestin Hastir. Un an plus tard, une autre opportunité s’offre à lui et il quitte Floreffe.

Mon confrère Delfosse assurait les soins chez les Soeurs du Carmel, les Soeurs de la Charité hébergées rue Chanoine Stevens, et au Séminaire.

Après son départ de Floreffe, les Soeurs lui cherchèrent un remplaçant. Je n’avais jamais été sollicité auparavant vu mon passé « ULB » concurrent idéologique de l’UCL.

La Mère Supérieure du Carmel contacte son frère le Docteur Boeur de Malonne et lui demande si je possède les qualités indispensables pour veiller sur la bonne santé de la communauté. Convaincue par l’appréciation favorable de son frère, la Soeur m’accorde « l’admitatur ». Je consulte d’abord au Carmel, puis chez les Soeurs de la charité et en dernier lieu au Séminaire. Je visite également des patients du home « Les Coccinelles » dont le premier patron s’appelait Monsieur Hock Marcel époux Christiane Baré.

Au Carmel, j’ai bien connu la Soeur Myriam décédée il y a peu, ainsi que Soeur Marcelle que j’avais rencontrée en pédiatrie lors d’une opération à la clinique Sainte Elisabeth. C’était encore l’époque où le médecin traitant pouvait assister aux opérations pratiquées sur ses patients. A l’époque, assister signifiait aussi participer activement avec le chirurgien. Cela représentait une « garantie » supplémentaire pour le patient en confiance, en symbiose avec son médecin traitant. Incontestablement un réconfort et un soutien moral pour un malade toujours quelque peu inquiet avant une intervention.

A cette époque j’ai côtoyé bon nombre de spécialistes namurois, chirurgiens , pédiatres, internistes, gynécologues….. des noms familiers pour de nombreux anciens Floreffois sans doute, à savoir les docteurs Aubry, Blouard, Delforge, Guillaume, Rombouts, Van Landschoot, Woitrin ….. sans oublier à la maternité la Soeur Angeline au caractère bien trempé dont beaucoup de familles se souviennent encore. Pour ma part, elle m’a très vite adopté et le courant est toujours bien passé ».

Je demande à mon hôte s’il pensait, dans sa jeunesse, s’orienter vers une autre voie que généraliste. Il aurait souhaité, me dit-il, se spécialiser en pédiatrie, ophtalmologie, chirurgie ou gynécologie. Je lui rétorque que par le biais de cette qualité de généraliste « à l’ancienne », il s’est en réalité grandement investi de manière notoire dans ces différents domaines réservés aux spécialistes.

Généraliste, c’est en première ligne, soigner des enfants , des adolescents, des familles entières, comme médecin mais aussi comme confident et conseiller. Bon nombre d’étudiants ont bénéficié de ses encouragements lors de périodes de doute.

Recoudre des blessés parfois sérieusement meurtris, pratiquer des accouchements en clinique, mais aussi au domicile, à l’époque où les dames donnaient encore la vie dans la maison familiale.

Il enchaîne en me disant qu’assez régulièrement la salle d’attente débordait de monde. Certains patients siégeaient sur le banc du hall d’entrée, et même sur les escaliers menant à l’étage. Il lui arrivait de suggérer à quelques-uns d’entre eux, les plus valides bien sûr, d’aller flâner ou faire une course pour scinder quelque peu leur temps d’attente. Un souvenir encore bien présent m’est rapporté: » Lors d’une consultation vespérale, un blessé se présenta avec un plomb dans la jambe. Il me fallait localiser ce corps étranger et l’extraire avec toutes les précautions d’usage. La reprise des visites fut reportée de plusieurs dizaines de minutes pour les âmes en attente. »

Le Docteur Dodion a évoqué son travail depuis le début de notre entretien, aussi je lui demande comment il compensait ses activités dignes d’une ruche bourdonnante, de quelle manière il prenait de la distance, en quoi consistaient ses moments de détente.

Il m’a répondu: »J’ai consacré la plus grande partie de ma vie aux patients qui me sollicitaient jour et nuit, je répète……. disponible jour et nuit. C’est le devoir, la vocation de médecin qu’on nous inculquait au milieu du vingtième siècle ».

Je me permets de signaler à mon interlocuteur que parmi les témoignages recueillis dans mon entourage, il a été rapporté que lors d’un appel nocturne urgent, parant au plus pressé, il a enfilé ses vêtements civils par-dessus le pyjama. Beaucoup se souviennent et mettent en exergue son caractère rassurant, apaisant..

Et de poursuivre .. « Tôt le matin, dès réception du courrier je le dépouillais, ensuite je m’attelais à toutes les tâches décrites ci-dessus.

Donc peu de temps pour les loisirs, je me souviens être parti quelques fois en vacances, en Suisse dans le Valais, à Nendaz.

Pas de cinéma, pas de théâtre, pas de sorties, sauf le souper de l’harmonie dont j’avais accepté, pour faire plaisir à mon voisin Jacques Doumont, le poste de Président d’Honneur. Hormis les week-ends de garde, le dimanche était réservé aux promenades et aux visites de famille.

A présent je prends le temps de promener mon petit chien, d’évoquer des souvenirs avec les voisins que je croise et de lire quelques-uns de mes auteurs préférés, Verlaine, Hugo, Mallarmé, Max Gallo ….. »

Au terme de notre rencontre, je demande s’il opterait pour le même type de vie professionnelle.

Serein, avec conviction et sans l’ombre d’une hésitation, il me confirme que la voie choisie serait identique, une vie consacrée à l’Humain.

La vocation est sans conteste l’essence même de l’enthousiasme qui a animé ma carrière professionnelle.

J’ai découvert un homme que je croisais autrefois lorsqu’il quittait son domicile ou le réintégrait. Je le percevais discret, posé, secret, pensif, concentré sur le rôle humain qu’il voulait assumer au mieux. Notre entretien me l’a révélé ouvert, jovial, sympathique, réservé, attentionné et bien agréable à écouter. Etonné de la vie, de la carrière qu’il a pu mener grâce, comme il me le confie, à une santé solide, une santé de fer qui lui a permis de rester fidèle à ses engagements.

Je remercie le Docteur Dodion d’avoir accepté de nous livrer ses souvenirs. Je les ai partagés avec grand plaisir, j’espère qu’il en sera de même pour vous.

Le Docteur Dodion nous a quittés le 6 juillet 2018

Rédigé par Michel Barbier

2 Responses

  1. Claudius

    Très bien écrit, je reconnais dans ces lignes, le vrai dévouement du Dr Dodion, qui était notre médecin de famille ainsi que de mes parents. Un médecin de cette envergure ne se retrouve plus, le monde a bien changé dans ce domaine. J’ai rarement entendu le Dr Dodion dire que son cabinet était fermé parce qu’il partait en vacance, bien sûr qu’il prenait quelques jours de congés, mais pas comme les médecins actuels.
    Je tire mon chapeau à ce grand Monsieur Floreffois.

  2. Annick Signorelli

    Je retrouve dans cet article le vrai dévouement du docteur Dodion que j’ai eu la chance de rencontrer!
    Malgré les années, les souvenirs sont toujours bien présents.
    Annick Signorelli

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