René Jadot – 1ère partie

Journal d’un déporté de 14-18

En préparant un article consacré à Myriam Jaumain, comédienne au théâtre des Galeries à Bruxelles, partenaire de Victor Guyaux, Christiane Lenain, Serge Michel, Jean-Pierre Loriot et bien d’autres, nous prenons contact avec sa maman, Rose Jadot et la nièce de Myriam, Carole Jaumain.
Cette dernière extrait d’un carton des souvenirs liés à la carrière de sa tante et parmi ceux-ci un carnet défraîchi rédigé par son arrière-grand-père, René Jadot. En parcourant les septante-et-une pages manuscrites au moyen d’un crayon à l’aniline nous constatons qu’il relate, jour après jour, sa déportation et son séjour en Allemagne.

Rappelons qu’en date du 27 novembre 1916, ce ne sont pas moins de 1 299 hommes de 17 à 55 ans qui furent déportés, sur ordre de l’autorité militaire allemande, de la gare de Franière (Floreffe) au camp de transit de Cassel, dans le Land de Hesse (Centre de l’Allemagne).

Le motif avancé par l’occupant pour cette déportation était la remise au travail de chômeurs belges alors que ceux-ci étaient en réalité contraints au chômage forcé en raison du démantèlement de très nombreuses usines transférées outre-Rhin. La véritable raison était que l’Allemagne manquait de main-d’oeuvre pour faire tourner ses propres usines et ses exploitations agricoles.

Ce camp de quarante hectares, situé sur les hauteurs à l’extérieur de la ville et balayé par les vents, constituait un centre de regroupement et de tri des déportés avant leur mise au travail.

Nous avons eu l’opportunité de visiter ce site en septembre 2018 à l’invitation des autorités de la ville de Kassel (nouvelle orthographe depuis 1926). Nous découvrons les cimetières de prisonniers de guerre de diverses nationalités, uniques vestiges de cette vaste étendue déserte et désolée qui ne pouvait inspirer qu’émotion, tristesse et compassion.

Dans le cadre de « Bibliotheca Floreffia », nous souhaitons rendre hommage aux déportés en exposant intégralement le témoignage de René Jadot.
Vous découvrirez ainsi par étapes un récit relatif aux conditions difficiles et aux traitements endurés par ces hommes: l’éloignement de la famille, la nostalgie du village, l’incertitude du lendemain, l’inconfort, les attentes déçues, l’ennui, l’angoisse, la maladie, la faim, le froid…mais aussi l’espoir tenace de retour au pays.

Les rudes conditions de vie au camp doivent inciter les détenus à partir travailler de leur plein gré en échange d’un salaire de misère et de conditions de vie plus supportables.
Malgré l’insistance et la pression des autorités militaires, la très grande majorité des déportés refusent de travailler pour l’ennemi. A bout de forces, et parfois même pour sauver leur vie, sous la contrainte, certains s’y résigneront. Les plus rebelles d’entre eux seront envoyés dans des camps disciplinaires, où plus encore la maltraitance physique est quotidienne.
Confrontés aux privations, au mal du pays, aux incertitudes et au mal-être, les déportés réagissent différemment.
Certains autres témoignages manuscrits rédigés dans le même camp décrivent des êtres aigris aux propos agressifs, exaspérés, supportant difficilement la situation.

Avec ses compagnons de « baraque », bien souvent la mort dans l’âme, René, décrit par ses proches comme un pince-sans-rire, choisit le plus souvent possible de faire contre mauvaise fortune bon coeur. Il évite de trop se plaindre et vit d’espoir.

Le premier volet relatera le voyage en train depuis Franière jusqu’à l’arrivée au camp de Cassel, pour ensuite dévoiler les premiers jours au camp.
Ensuite, tous les 15 jours, nous publierons par épisodes le vécu de sa détention jusqu’à la fin mars 1917, date de son départ de Cassel pour Kiel.
En complément, par un lien style « hypertexte », nous intercalerons au moment opportun certaines cartes postales lui adressées par son entourage et d’autres documents complémentaires

Présentation de synthèse du carnet de René Jadot

Fils de Léopold et Adolphine Chainiaux, éloigné des siens par force pendant quatre longs mois, souffrant la faim et le froid, oisif par obligation et tenu dans la plus totale ignorance de son sort futur comme de l’évolution de la guerre avec l’Allemagne, le Floreffois René Jadot, déporté civil de 29 ans, a vécu cette période d’internement au camp de Kassel (Hesse) avec courage et abnégation.
Son optimisme constant et son sens de l’humour, son attachement à sa famille et à ses amis, son esprit de solidarité et son côté sociable lui auront permis de surmonter cette pénible épreuve imposée par l’occupant du 27 novembre 1916 au 24 mars 1917.
Rentré au pays le 27 mai 1917, notre concitoyen a été transféré dans l’intervalle, de Kassel vers Kiel, à 400 kms au Nord et à la frontière danoise, pour être mis au travail obligatoire au service d’une entreprise privée.
Il n’a laissé aucun écrit couvrant cette dernière période alors qu’il est rentré à Floreffe avec un carnet de notes comportant 71 pages sur son séjour forcé à Kassel. Ce n’est donc que de celui-ci dont nous pouvons vous rendre compte dans les lignes qui suivent.

D’emblée, précisons que pour bien saisir la pensée de notre déporté, il faut savoir qu’il pratique souvent le second degré dans l’humour et qu’il lui arrive ainsi, pour caractériser une situation pénible, d’écrire l’exact contraire de la réalité.
Il ouvre son carnet par la description détaillée du trajet de vingt-sept heures de train, en wagons à bestiaux, qui l’a conduit, avec treize cents compagnons d’infortune, de Franière à Kassel, soit environ 440 kms.
Interné dans un camp où sont mélangés militaires et civils gardés par l’armée, sans travail, dans la monotonie de longs jours d’hiver, il recherche toutes les distractions à sa portée : promenades dans le camp et visites aux baraques proches, longues causeries avec les voisins de chambrée, interminables parties de cartes, voire même de rares soirées musicales.
Les journées sont rythmées par les distributions de maigres repas rationnés: tôt le matin, le thé avec un quignon de pain; à midi, un bol de soupe et vers dix-sept heures, un peu de pain avec du café aux glands. Heureusement, des biscuits (il en recevra 54 sur la durée de son enfermement) et de petits colis de nourriture venant de sa famille ou d’organismes internationaux, viendront combler quelque peu de graves carences alimentaires.
Le souvenir lancinant des jours de fête comme la Saint Éloi, la Saint Nicolas, la Noël ou le Nouvel an incite à la nostalgie : ah! le café chez Paulin, rendez-vous dominical des amis, «où il fait si bon siroter un verre avec les copains» …
L’espoir de rentrer prochainement à Floreffe ne quitte jamais René Jadot même si plusieurs faux départs constituent des coups durs au moral. Sa santé aussi est mise à rude épreuve : rhumes, indispositions, maux de tête persistants, insomnies, maux de dents, quintes de toux, inflammation dans toute la figure et, pour remèdes, un bol de bouillon chaud, des citrons et surtout, de l’iode dans le thé.
Rappelons que cet hiver 1916-1917 s’est révélé le plus rigoureux de la guerre (ainsi chez nous, la Meuse et la Sambre étaient prises par les glaces) : abondantes chutes de neige dès le quatre décembre et de longues périodes de gel intense. Il fait bien sombre dans la baraque – chauffée seulement à partir de quinze heures – dans laquelle il passe ses journées au lit, enfoui sous deux couvertures, en claquant des dents.
Mais là aussi par bonheur, sa famille et ses amis se rappellent à son bon souvenir en lui envoyant nombre de cartes, lettres, colis et même mandats de dix marks qu’il pourra dépenser à la cantine.
Les nouvelles du pays sont rassurantes et notre malheureux prend conscience des démarches effectuées par ses proches pour accélérer son retour grâce à des certificats attestant qu’il n’est pas chômeur mais, au contraire, à même de subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille.
La plupart de ses compagnons de captivité sont partis Dieu sait où pour le travail obligatoire et ils ne restent qu’une vingtaine sur 250 dans la baraque.
Enfin, le 21 mars, il apprend qu’ils partiront le 24 travailler pour un patron, la firme Andersen de Kiel. Son état de santé étant jugé satisfaisant, il quitte alors définitivement Kassel.

Poème de René Jadot

Poeme-hommage René Jadot
Ensemble nous connûmes cette joie ineffable
De soulager nos peines aux jours de misère
Et cela eut pour but de créer si durable
Entre nous à jamais une amitié sincère.

Te souviens-tu des tristes et lugubres soirées
Où nous étions en proie aux affres de la faim
Pour chercher un appui à notre âme éplorée
Doucement dans la nuit nous nous tendions la main

Puis après les tourments nous eûmes le bonheur
Par les chères missives si longtemps désirées
Un doux rayon d’espoir se glissa dans nos cœurs
Dès lors nous étions forts contre l’adversité

Tous nos cœurs à présent sont presque réjouis
Entrevoyant la fin de toutes leurs souffrances
Car bientôt se lèvera à nos yeux éblouis
Le soleil de la paix et de la délivrance

Généalogie

Une longue route jusqu’à Cassel

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Mes impressions et récits 27/11/16
Départ Franière 3 1/2h (c).Arrêt très
court à Ronet pas à Namur
….. àNamêche B…… enfants proches
……………………………. à 4h1/2
.. h … le ¼ d’arrêt depuis Ronet
Statte départ à 5h10 (dès … c’est ..de
Liège) arrivée à Liège à 6h………………
……… depuis Statte. Départ……………
nous finissons de souper………………….
………..bon dessert……………………………
…. bonne grande goutte.
À 7h ½ arrêt à Angleur ………………………
adressés à notre chère Mme ………..rue
….n°15 Angleur arrêt
le cœur gros pour quitter Mme………………..
………… départ 10h15. Deton nous
égaie de son sifflet au……………………notre
chère Belgique Les gens du pays
de Liège sont très aimables. A minuit
35 entrée sur le sol allemand.
Arrivée à Aix-la-Chapelle à 1h…..
Page 2
Ensuite après l’arrivée en gare
grande surprise descente !! 1er repas
militaire… Menu bonne soupe.
Avons bien mangé. Repris eau, départ
à 3h59. En route arrêt 1ère fois depuis
3h59 jusque 6h à Gladbach, grande
gare. Nouvel arrêt à Neuss à 7h.
C’est le bonjour amical, tout le monde
a bien dormi. Départ de Neuss à 7h29,
passage du Rhin à 7h30, arrivée à
Düsseldorf à 7h35 sans arrêt. A 7h55,
à toute vitesse nous déjeunons le 28 et
après nous buvons le vin de Mr Henry
Edmond à sa bonne santé. Bien merci.
A 8h10, inspection des colis par nous des
nombreux donateurs, on prévoit pour
cette besogne 1 heure. Merci à tous
ces messieurs. Nous brûlons Dornap
à toute allure, nous avons vu là-bas
prisonniers russes travaillant dans
les champs. Nous passons à Elberfeld
(……………………………) arrêts nombreux
(……………………………………….)passons à
Page 3
Barmen (pantalons). Deton voit
les 1ers corbeaux. Schelme1 à toute
vitesse 9h05, Gevelsberg à 9h25,
Schwerte à 10h05, à 10h35, nous
mangeons de nouveau (menu)
pain beurré et viande, dessert
chocolat fourni par Mr Massart
Louis. Après 21h de voyage
nous n’avons encore rien touché
aux paquets fournis par nos chers
parents. Vous voyez donc nos
munitions ! Notre grosse question, c’est
de savoir à combien de kilomètres
nous sommes des nôtres. D’après la ru-
meur du wagon, il doit y avoir 300km
qui nous séparent et on vient de
nous dire que notre voyage doit
passer au-delà même de Berlin.
[1] Lire Schwelm
Page 4
Neheim à 10h34.Nous sommes
de plus en plus surpris de faux
bruits pour le froid. Jusqu’à
présent, il fait aussi bon que
chez nous. Nous roulons depuis
plus de 1 heure dans un pays
complètement agricole et marécageux.
A Rumbeck, la première neige sur
les hauts sommets (mais très peu).
Nous sommes à Wennemen à 11h05,
àMeschede nous voyons le premier
camp de prisonniers. Nous avons vu
un Français. A 12h, ici nous man-
geons soupe au rutabaga (ce qui
est bon). C’est notre deuxième repas mili-
taire. Nous avons le temps de nous
promener le long du train et de
Page 5
donner des poignées de mains aux
compagnons d’infortune. Le départ
se fait à 1h30 en route pour où ???
Un peu avant d’arriver à Olsberg
nous avons donné un pain à des
prisonniers belges et français.
Splendides paysages, énormes
collines boisées de sapins, aucun
cours d’eau navigable. Nous
venons de franchir un tunnel2 pendant
6 minutes. Vous pourrez juger de
l’aspect du pays : grandes
montagnes, grandes forêts. 3h33, un
arrêt à Scherfede départ 3h48. A
Warburge départ à 4h13 repas
militaire menu froid : pain
et vitoulets, café, toujours bon
appétit et bon courage, le froid
devient plus vif, mais nous

2Tunnel de Elleringhaüser long de 1393 mètres situé à la sortie d’Olsberg

Page 6
sommes équipés pour y
passer la 2e nuit qui
approche. Nous arrivons
à Cassel3 à 5h40. Nous avons bien
chaud, nous espérons toujours pousser notre
voyage jusqu’à Magdebourg. Mais Tout
à coup, Ernest entend un commande-
ment venant de l’extérieur, silence on
écoute : il faut descendre avec tous
les paquets et encore marcher une
heure. Nous y sommes, nous évacuons
notre magasin tout en nous deman-
dant si nous pourrons prendre
tous nos paquets il y en a pas mal :
chacun son sac, une couverture, au moins
deux autres paquets et chacun notre cher
(pass ?). Nous souhaiterions que Théodule4 ,
Fernand, Georges soient ici pour nous
aider. Nous demandons s’il y a

3A la gare de Wilhelmshöhe
4Vraisemblablement Théodule Biernaux et Fernand Dieudonné, tous deux de
Floreffe

Page 7
loin. Réponse : encore 8km. Nous partons
gaiement à 3000, quatre par quatre
comme de vrais soldats. Nous traversons
la ville. Après 2h ½ de marche,
nous arrivons au camp par un temps
très froid. Avant d’être casés, nous attendons
Nous entrons dans notre baraquement encore
tous les camarades ensemble et prenons
place sur notre couchette. On sent
seulement que l’on a besoin de repos.
On nous sert pour la 1ère fois la soupe
du camp qui nous réchauffe. Compréhen-
sible puisque c’est notre 3ème aliment
chaud depuis les 27 heures de
voyage. Sans tarder on se décide
à dormir ayant comme oreiller son sac.
Pendant une heure, impossible de
dormir à cause des compagnons
Page 8
joyeux (Maurice5 faisant ses semonces)
et Ernest6 comme musicien. C’est Floreffe
qui se montre le plus résigné. On s’endort
en revoyant en rêve ! (les siens).
….

5Maurice GUSTIN, de Floreffe
6Ernest DETON, de Floreffe

Poeme-hommage René Jadot

2 Commentaires

  1. Windy Wilmet

    Bel hommage

    Réponse
  2. Jaumain Carole

    Merci 💖
    Quel beau cadeau que de lire ce témoignage….
    Difficile pour moi de réaliser que c’est de mon arrière grand père dont on parle…
    L’histoire doit être transmise, elle est précieuse.
    Merci à toute l’équipe et surtout à Michel.
    Carole Jaumain

    Réponse

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